Dans le cabinet médical de Monpazier, l’ambiance est détendue ce matin de janvier. Le docteur Jean-Bernard Chapot accueille ses patients avec bonne humeur, plaisantant sur les résultats d’analyses de Michelle, 76 ans. Cette atmosphère conviviale contraste avec la période sombre qu’a traversée cette commune de 450 habitants en 2022, lorsqu’elle s’est retrouvée privée de médecins après le départ en retraite de trois généralistes.
Face à cette crise sanitaire, les élus locaux ont dû innover. Pendant six mois, les habitants ont vécu dans l’angoisse, certains envisageant même de déménager. Le maire Fabrice Duppi se souvient de cette période difficile où les questions sur l’accès aux soins fusaient quotidiennement.
Une nouvelle approche pour attirer les praticiens
Après des années d’échecs malgré les incitations traditionnelles – subventions, locaux gratuits, avantages fiscaux – les responsables politiques ont compris que l’image romantique du médecin de campagne isolé ne séduisait plus les nouvelles générations. Jean-Marc Gouin, président de la communauté de communes des Bastides Dordogne-Périgord, a alors proposé une solution innovante : le salariat médical.
Cette formule offre aux praticiens un contrat de 35 heures hebdomadaires, cinq semaines de congés payés et des astreintes partagées entre quatre médecins répartis sur trois sites. Le centre intercommunal de santé dessert ainsi Monpazier, Le Buisson-de-Cadouin et Capdrot, où se trouve également un cabinet dentaire.
Selon Bruno Hammel, président du conseil de l’ordre des médecins du département, cette organisation libère les praticiens des contraintes administratives. Les médecins peuvent se concentrer sur leur mission première sans gérer personnel, charges ou paperasserie.
Un investissement conséquent des collectivités
Pour concrétiser ce projet, les élus ont investi massivement. Ils ont racheté la maison médicale pour 270 000 euros, engagé 55 000 euros de travaux et acquis du matériel médical moderne. Cette transition vers un nouveau modèle économique n’a pas été simple, comme l’explique Monique Pelletant, directrice générale des services.
La gestion des remboursements de la Sécurité sociale et la création de budgets santé spécifiques ont représenté un défi administratif majeur. Pendant des mois, les recettes des consultations se perdaient dans les méandres du Trésor public. Après trois années déficitaires, l’établissement a enfin dégagé un excédent de 35 000 euros en 2025.
Des médecins conquis par cette formule
Cette stratégie a séduit la docteure Manon Jante, qui souhaitait revenir dans le Périgord de son enfance sans subir les pressions du libéral. Elle observe que la demande médicale est particulièrement intense dans cette région, incompatible selon elle avec la gestion d’un cabinet privé et une vie de famille équilibrée.
Jean-Bernard Chapot, après 45 années d’exercice libéral, a accepté de prolonger sa carrière sous ce nouveau statut. Lui qui travaillait 90 heures par semaine peut désormais profiter de ses petits-enfants et rentrer à l’heure de l’apéritif, luxe qu’il n’avait jamais connu.
Des défis persistants malgré les progrès
Malgré ces avancées et les 10 670 consultations réalisées en 2025, la communauté de communes demeure classée parmi les 151 intercommunalités à l’offre de soins très insuffisante selon le ministère de la Santé. Dans ce département rural où près de la moitié des habitants ont plus de 60 ans, la pénurie reste palpable.
Les spécialistes manquent cruellement. Les patients doivent parcourir des heures pour consulter un ophtalmologue à Libourne ou un cardiologue dans le Lot. Josselin, éleveur et père de trois enfants, planifie des “journées santé” à Bordeaux pour optimiser les déplacements.
La situation dentaire illustre également ces difficultés. Malgré l’embauche d’une dentiste salariée, la demande dépasse largement l’offre. Serge Rollet, dentiste retraité, témoigne avoir reçu jusqu’à 45 patients quotidiens, certains n’ayant pas consulté depuis dix ans.
Un équilibre fragile pour l’avenir
Le maire Fabrice Duppi reste conscient de la fragilité de cet équilibre. Le départ futur du docteur Chapot laissera la docteure Jante seule, situation préoccupante pour la continuité des soins. Trouver de nouveaux praticiens constituera un enjeu majeur du prochain mandat municipal, dans un contexte où tous les élus ruraux rivalisent pour attirer les médecins.
Cette expérience de Monpazier illustre les innovations nécessaires pour maintenir l’accès aux soins dans les territoires ruraux, tout en soulignant que le salariat médical, bien qu’encourageant, ne constitue qu’une réponse partielle aux défis des déserts médicaux.
